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Une vision du futur dont on voudrait bien se passer. La rédaction de cette nouvelle a commencé en août 2003. Depuis, nombre d’anticipations sont en passe de devenir des réalités.
Encore une belle journée qui s’achève.
Mon projet avance, mais pas assez vite. J’exerce mes talents pour une société de service très spécialisée. Je travaille sur la lecture de documents protégés par la protection SRK-2006. Un vrai défi. Je suis payé pour la casser. C’est fun.
Je n’aimerais pas voir l’état du cerveau du gars qui l’a inventée : de l’anti-reverse-engineering de partout. Le document est encapsulé dans un exécutable qui se décrypte au fur et à mesure. Je dois le lancer dans un émulateur de hardware de l’époque. Mais le programme utilise des mesures de performances pour pouvoir calculer des adresses de saut et pour créer des clefs de décryptage du code.
J’ai dû compléter la machine virtuelle pour que les valeurs mesurées soient réalistes. Faire un émulateur précis au cycle près n’est pas facile. Cela l’est d’autant moins sans les sources. Eh oui, je dois travailler en binaire moi, comme à la grande époque.
Pour que le système daigne fonctionner, j’ai dû décompiler une partie du programme de la machine virtuelle pour pouvoir greffer un plug-in qui simule mieux les compteurs de performance interne. Cela marche, mais c’est d’une lenteur !
Actuellement, j’étudie une nouvelle version de la multiplication matricielle. Elle sera utilisée pour créer un programme de lecture générique. On avance.
Tous ces efforts pour récupérer quelques vieilles émissions télé... Celles-ci ont été retrouvées dans des collections privées. On appelait cela des "podcasts vidéo". Depuis, pour faire court, on dit juste "vidéo".
La boîte qui les avait distribuées a disparu depuis plus de 10 ans. Maintenant, je suis payé pour récupérer les données une fois qu’elles sont passées dans le domaine public. Le département qui m’emploie est ce qui coûte le plus cher à la médiathèque. Mais si on ne le fait pas, les supports et les lecteurs vont finir par s’abîmer et les films seront perdus. C’est le cas de 98% des documents sous droit d’auteur, oubliés par les ayants-droit, mais dont personne ne veut prendre le risque juridique de les restaurer (authentique).
Ma société de service a pour client de grandes médiathèques qui veulent récupérer certains vieux documents protégés. Il est censé être interdit de faire ce genre d’outil, les outils de contournement de droit d’auteur sont illégaux depuis longtemps.
C’est fantastique, non ? Avoir créé un moyen juridique qui protège un moyen technique : les DRM (Digital Right Management) qui protègent un autre moyen juridique : le droit d’auteur ? A quand le moyen technique pour renforcer la loi qui interdit le contournement des DRM ? (qui aboutirait à un DRM de DRM...)
Par contre, il n’est pas illégal de "cracker" des documents du domaine public. Mais les outils pour le faire le sont. Même les informations pour le faire le sont ! Les bibliothèques nous transmettent le média, le budget pour, et ne veulent surtout pas savoir comment le travail se passe :) La concurrence est rude dans le secteur.
A priori, mon équipe d’avocats de conception pense que l’utilisation de log(exp(a)+exp(b)) à la place de la multiplication ne doit pas être encore brevetée dans notre cas d’utilisation. Les maths ne se brevètent pas, mais une opération mathématique dans une application donnée oui. La moyenne est déjà brevetée en traitement d’image. (authentique)
Je suis en plein dans les études mathématiques pour vérifier que la dynamique d’excursions numériques ne soit pas trop grande et permette une implémentation 64 bits en virgule fixe. J’espère que l’on ne devra pas utiliser un code flottant pour faire le traitement. Cela serait bien trop lent.
Le fait que mes avocats me déconseillent d’utiliser un PC modifié pour travailler m’ennuie un peu. Le client pourrait être mécontent de l’image que cela donne. De plus, ce genre de pratique a tendance à attirer l’attention des milices des entreprises de vérification de violation de droit d’éditeur.
Quand elles débarquent, on ne peut plus rien faire pendant 1 mois, le temps de vérifier que nous sommes complètement et totalement en règle. Ce qui serait dommageable au projet.
Enfin, si je veux utiliser Linux, soit je modifie un PC commun, soit j’achète un PC de développement à 6 k. Mettre 6 x le prix pour au final avoir la même chose, cela m’ennuie un peu. Je suis obligé de modifier la machine sinon le système d’authentification de la machine se bloque. La puce se verrouille en l’absence de l’OS fourni à l’achat.
"No cops inside!! "
Cela fait longtemps que la plupart des PC Linux ont disparu des entreprises. Pour lancer un Linux sur un PC "trusted", il faut que le binaire soit signé. Or, toutes les versions signées vendues étaient boguées, à croire que c’était fait exprès. Ou bien, il faut flasher le bios et souder 2 pattes sur la carte mère pour pouvoir booter ce que l’on veut. Évidemment, ce n’est pas acceptable pour les entreprises qui préfèrent utiliser du matériel "standard" de "confiance".
Au final, on se demande si celui qui a confiance est réellement le propriétaire de la machine. En tout cas, cela n’est ni moi, ni mon patron ! Un cadenas protège celui qui contrôle ou possède les clefs, fussent-elles des clefs cryptographiques.
Comment est-il possible d’avoir confiance dans sa machine si elle exécute du code que l’on ne maîtrise pas ? Pour moi, ma machine doit être "mon amie", car c’est un outil qui stocke quasiment toutes mes données personnelles, toute ma vie. Comment accepter d’avoir un flic à l’intérieur ?
"No cops inside!!" Mais je m’égare...
Allez, j’y vais... Il fait encore très jour malgré l’heure. Aujourd’hui, je passe par le nord. J’ai créé un site web pour jouer avec des amis. On rentre un trajet Gallileo et le plus grand nombre de caméras sur le trajet gagne. Je vais tenter de battre le record sur mon trajet de retour, 68 à ce jour.
"Ils" vérifient tout avec. "Ils", ce sont les fameux cabinets en propriété intellectuelle qui vérifient entre autres les brevets. "Vive la transparence ! Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à craindre.", comme ils le claironnent dans leur publicité.
Tiens, d’ailleurs, sur le mur en face, en 4 par 3, une pub pour ces brevets "Tout ce que l’homme fait sous le soleil est brevetable. Déposez vos idées et faites les défendre par la Trusted Internationnal Legal Defender Compagny, la plus grande société d’inventeurs de tous les temps".
Je me demande bien ce qu’ils font avec toutes ces images. Ils doivent bien relever des dizaines d’infractions par jour. Jouer avec son chat avec un pointeur laser est bien breveté (authentique).
"42", y’en a moins par ici. Étonnant, j’ai dû en louper. Tiens, un MMS-texte. Je sors mon portable umts.
"Monsieur, suite à la violation des brevets #5AdfeC1B00CACA #456846645555ABAD1, vous encourez une peine de 300 000 € d’amende et 3 ans de prison. Le processus à mener pour faire un concours de nombre de caméras sur un trajet de retour du lieu de travail a été déposé par Monsieur Chtanbrouille. Veuillez vous rendre au siège de la Private Digital Audio IP Consortium pour que nous trouvions un compromis." PDAIC ! Arf, nos concurrents (Et moi qui me demandais pourquoi Ben et Sébastien avaient démissionné le mois dernier).
Maintenant qu’ils ont un moyen de pression sur moi, que vont-ils bien pouvoir me demander ? Me retirer du projet ? On croit toujours que cela n’arrive qu’aux autres...
Un beau sourire !
J’arrive enfin sur le palier de ma porte. Oh, de quoi égayer cette fin de journée : un beau sourire !
Je m’assois à ses côtés pour regarder les mails persos de la journée (enfin ceux que j’aurais ratés pendant le trajet de retour du boulot).
- Bonjour chéri ! S’il te plait, tu peux regarder ma machine, on dirait qu’elle est super lente !
- Oui, ma douce...
- Je me demanderai toujours comment tu fais pour bosser avec un affichage aussi moche, enfin..., dit-elle derrière moi en voyant mon ION démarrer.
Aïe ! Attaquons la bestiole de la demoiselle. Je fais une translation pour m’asseoir devant son écran. Dès que je touche la souris, l’écran de veille s’évapore dans un nuage de fumée multicolore. Le disque dur se met à ronfler. Le bureau fait son apparition dans le contre-jour d’un coucher de soleil.
Le bas du bureau composé d’herbe folle bouge au gré d’un vent artificiel "avec les vraies équations de la physique (TM)". Vu la puissance de calcul nécessaire, les ventilateurs augmentent leur ronron.
Je dois écarter un peu l’herbe virtuelle pour apercevoir l’icône sombre de configuration (celle avec une petite tête de mort). Elle s’est cachée là , car ma douce a choisi l’option de comportement "timide". Auparavant, elle avait choisi l’option "taquine", mais courir virtuellement après une icône m’avait sérieusement gonflé. Je clique.
Un énorme monstre rouge fumant surgit. Dans mon dos, une voix d’outre-tombe gronde des 3 enceintes du système son home cinéma. Le caisson de basse me masse la voûte plantaire en vrombissant : "Touchez la configuration uniquement si vous avez la certification de le faire sinon toute garantie sera invalidée." Mais oui, mais oui. S’il y avait une garantie effective, cela se saurait.
Un virus est sans doute entré par une des multiples applications protégées par DRM, car chaque fabricant développe son propre outil de visualisation multimédia podo-codé. Par malheur, si l’un d’entre eux a une faille dans ses interfaces avec le monde extérieur, un ver peut entrer, par exemple par un bête débordement de buffer. Il devient parfaitement indétectable, en se plaçant derrière les défenses normalement prévues pour les DRM...
Enfin, en théorie, si on ouvre l’éditeur hexadécimal et que l’on glisse dedans l’icône de la gestion de l’enregistrement en ligne, cela dumpe une partie de la mémoire du noyau en utilisant l’interface de debug non documentée qui passe outre la protection hardware. On peut ainsi modifier quelques valeurs qui plantent un processus en zone protégée (la signature du code n’étant plus valide).
De fait, on a tué le bon process lorsqu’il ne se passe rien après une modification. Si on se trompe, l’OS bloque la machine.
La machine ne met pas plus de 3 minutes à booter (je suis assez fier d’avoir réussi à raccourcir la vidéo d’intro). Coup de bol, j’ai planté le bon processus au bout de 30 minutes d’essais/erreurs. Je suis content :)
"Au fait, chéri..."
- Au fait, chéri...
- oui...
D’un coup, j’ai peur. Une angoisse sourde m’étreint. Elle a gardé cette révélation en _second_.
- J’ai racheté un pack audio de l’École des Disques Trop Cool, l’ancien CD était rouillé. Comme il y avait une promo à 69 €...
- ...
- Y’a tout dedans, 3 DVD audio tout neufs (un pour la maison, un pour l’autoradio et un de sauvegarde), 1 wma transférable 3 fois, il y a même une réduction incluse pour mon baladeur WiMAX (3 cts par écoute au lieu de 5)... Elle est pas belle la vie...
- Euh ! Tu veux vraiment connaître le fond de ma pensée ?
69 €... et dire qu’à une époque 22 € l’album, on trouvait ça trop cher. Surtout en comparaison des vidéos qui coûtent souvent 10 € en promotion. Et encore, les CD ne rouillaient pas trop à cette époque.
"Prenez la peine de vous asseoir..."
Le lendemain matin, je me rends à la convocation du mail. Un conseiller juridique m’invite dans son bureau. Il y a du cuir partout, même sur les murs. Il a une Tag Heuer UMTS/Galileo au poignet, un costume fait sur mesure et un bronzage prononcé de chez Point Soleil. J’aurais peut-être dû mettre une cravate.
- Prenez la peine de vous asseoir...
Il a aussi le sourire d’une publicité de dentifrice ou du Prince Charmant sur un char de parade Disney. Un sourire vaguement carnassier ou sympathique selon les moments.
- Vos affaires tournent bien, dites-moi.
- Avec le nombre de personnes qui ne veulent pas respecter la loi, il y a beaucoup de travail. Enfin, je ne vais pas me plaindre.
- Comme vous le savez, vous avez été pris en flagrant délit de violation de brevets logiciels. La propriété intellectuelle concernant le processus de compter les caméras vidéo sur un trajet dans un but ludique vient d’être rachetée par la compagnie qui m’emploie. Selon les termes de la loi sur la gestion des conflits liés au droit de la propriété intellectuelle, je suis en droit de vous proposer un marché qui sera gardé confidentiel pour vous éviter un long, très long et coûteux procès. Les termes de ce contrat devront être parfaitement gardés secrets par les 2 parties sous peine des nouvelles poursuites automatiques dans le cadre de la loi déjà citée.
- Que me proposez-vous ?
- Que vous abandonniez votre poste à Creation Recovery. En contrepartie, vous serez sur nos listes de privilégiés dans notre prochaine vague d’embauches d’ici 3 mois.
- Et si je refuse ?
- La moyenne des dépenses d’un procès en propriété intellectuelle étant d'1 million d’euros, je ne vous crois pas suffisamment solvable pour tout risquer. Beaucoup brisent leur mariage, vous savez. De plus, les sanctions peuvent être très lourdes. Après un meurtre, on ne peut plus rien pour la victime, alors que dans le cas d’une violation de propriété intellectuelle, c’est toute la société qui en souffre, mais on peut tenter une réparation ! Cela change tout. Croyez-moi bien que je déplore cet état de fait. Rien de tel qu’un bon procès, mais mon employeur préfère la voie de l’arrangement. J’en suis navré.
- ...Et vous pouvez encore vous regarder dans la glace le matin en perpétuant ce genre de pratique ?
- Oh, je vous en prie ! Arrêtez votre cynisme ! Il faut bien que quelqu’un fasse ce travail. Et je ne pense pas être le plus mauvais.
- ..., dis-je interloqué.
- Je vous laisse une semaine pour réfléchir à tout cela.
En sortant, j’avais encore l’estomac noué. J’ai toujours fait valider tout code portant mon nom par la Business unit technico-juridique. J’ai toujours tout fait dans les règles, passé du temps à lire la lettre "des fonctions protégées", les blogs sur les fonctions pièges. Et toutes ces histoires me rattrapent quand même... J’aurais dû faire avocat comme métier. Cela a l’air bien payé, on ne produit rien, mais il y a moins de risques.
La journée se passe, morne. Je rentre chez moi un peu las, le regard baissé pour éviter de regarder les caméras. Peut-être que cela pourrait adoucir les juges que je respecte maintenant le brevet en cas de procès ?
REVOQUED
- Bonjour, chéri ! As-tu passé une bonne journée ?...
- Ouais, ouais, comme d’habitude.
Ah, ce sourire ! Et dire que je pourrais peut-être ne plus le voir.
- Dis, j’ai fais une bêtise, j’ai allumé la connexion internet de ton baladeur, et il ne marche plus.
En temps normal, je me serais énervé. Elle m’aurait fait ses yeux de biche et achevé par un "Je suis vraiment désolée... je suis trop nulle avec ces machins-là ", avec un air tellement craquant, que j’aurais oublié la raison de la dispute.
- De toute façon, il était vieux.
- ..., tu vas bien ? ...Regarde, il clignote "REVOQUED" sur l’écran. Tu n’avais pas plein de morceaux payants dedans ?
- Tant pis, ...
Je l’avais acheté pour lire des fichiers sans avoir à faire de demande sur un serveur externe de DRM. Une manipulation simple permettait de passer outre la demande. Il a été révoqué par l’organisation qui les gère. Il ne peut plus marcher. Ils ont sans doute déjà activé le fusible interne.
- On ne peut pas le réparer ?
- Une fois l’anti-fusible interne de la puce de décodage grillé, on ne peut rien faire.
- Je suis désolée...
- J’en trouverai peut-être un autre.
Elle sentait bien que je n’allais pas fort, mais que ce n’était pas à cause du baladeur, que j’avais pourtant ramené du Vietnam. Elle essaya de me remonter le moral comme elle sait si bien le faire... Mais ne comptez pas sur moi pour vous montrer les détails.
Howto-Novlang
Le lendemain, j’ai bien essayé d’en toucher deux mots à mon responsable juridique. Il m’a sorti un "quoi, encore !". Puis, il m’a fui en disant qu’il serait complice de la divulgation du contrat, et qu’il ne pouvait rien pour moi.
Je savais que je ne pouvais rien faire d’autre qu’obéir et cela me mettait en rage. Il fallait faire quelque chose. Je me résolus à poster sur mon blog. Cela défoule.
Je retrouvai mon Howto-Novlang. Depuis que les loueurs d’espace disque sont responsables de certains contenus "manifestement" illicites, ils utilisent un filtrage par mots clefs. Comme ils n’ont pas le temps de tout vérifier manuellement, ce sont des robots qui ferment les sites pour être le plus rapide possible. Ils ont une obligation de moyen, puisque nul n’est tenu à l’impossible. Le marché est donc verrouillé par 2, 3 boîtes avec des outils qui font le minimum, mais qui ont l’avantage d’être "agréées" de fait par l’Etat.
Par effet de bord, un grand nombre de sites ont disparu du web. Notamment, ceux de billard. Un site qui parle d’avoir un bon coup de queue pour bien balancer des boules ne devait être visible par les enfants ! Tous les hébergeurs qui se veulent grand public ont donc banni ces sites.
En réaction, certains petits malins ont écrit la novlang qui utilise des expressions anodines qui passent outre les robots scanner de textes qui ferment automatiquement les comptes. Un petit plug-in rajouté à son explorateur et la traduction se fait automatiquement. Ainsi, on a vu fleurir des sites sur le plantage d’asperges, le polissage de melon, les beaux chats soyeux, la fabrication artisanale de fayots puissants ou encore sur le deschtroumfages de galettes.
Mon texte est intitulé "Le loup et l’agneau".
"Il était une fois un jeune agneau qui s’amusait à compter les chouettes qu’il croisait dans la forêt. Le loup se demandait bien comment il pourrait attraper cet agneau bien dodu. Il alla parler à ses amies les chouettes. Par la suite, il demanda au grand esprit de la forêt d’avoir le droit exclusif de pouvoir compter les chouettes. Ainsi, l’agneau devra se plier à la volonté du loup ou sera condamné par l’esprit de la forêt."
Et à la fin, le loup transforme l’agneau en chair à sauc... Euh... en fait, cela serait mieux pour moi qu’il s’en sorte l’agneau...
Musique de porno
Au matin, le radioréveil s’allume :
- Le marché de la musique et de la vidéo a encore baissé de 10 % cette année. Les auteurs réclament un renforcement de la procédure de certification des lecteurs multimédias. Ils réclament également un moyen de filtrage physique plus efficace des serveurs du Moyen-orient qui hébergent des lecteurs non autorisés. Le président de la société des éditeurs a déclaré : "nous ne pouvons tolérer que des terroristes puissent se faire de l’argent avec des outils de lecture dont nous n’avons pas la maîtrise."
7h00, j’ai encore du temps. Je me retourne, mon oreiller étant trop confortable. Je frappe sur le réveil en cherchant vainement le "snooze". Mais j’atteins le bouton "tunning".
- ... Marcel Ouch, n’êtes-vous pas un petit peu optimiste d’avoir loué Bercy pour 15 jours ? Certes, vous avez un premier tube qui commence à percer sur les ondes, mais tout de même...
- Vous savez, les premiers soirs sont pleins. Si les ventes continuent à ce rythme, on ne sera pas loin d’être complet chaque soir :)
- Allons, allons, comment autant de spectateurs pourraient-ils vous connaître ? Vous débutez depuis quelques mois !
- Vous savez, je suis très connu sur les sites Jamendo et musique-libre.org.
- Sur les sites de musique gratuite ? Allons, allons, même si je connais quelques amateurs de ces musiques de porno cheap, ce genre de musique n’est heureusement pas si diffusée...
- Sur vos antennes en effet. Une radio telle que la vôtre ne diffuse pas de musique de petit producteur, votre propriétaire ne le permettrait pas.
- Allons, allons. Vous voulez me faire virer ? Je me targue de diffuser tout ce qui marche, sur l’antenne de radioDJeun.
- A votre avis, pourquoi se vend-il autant de lecteurs mp3 ?
- Le public a ses raisons que la raison ne connaît pas. En effet, un pur lecteur mp3 ne peut pas lire la musique légale. Mais internet reste une plaie. Regardez l’arrestation par le GIGN des auteurs de Thor et de Freenet, ces 2 logiciels anarchistes !
- Il ne faut pas croire tout ce que les médias racontent... De plus, la plupart des études montrent que l’échange de fichiers par ces systèmes cryptés est assez peu efficace et est marginal, tous les autres ayant été bloqués... De plus, les sociétés d’ayants-droit continuent de traquer tout ce qui dépasse.
7h30... Allez, encore un peu. Je me dépêcherai...
- ...Cela ne vous étonne pas que j’ai _déjà _ vendu tant de places ?
- En effet, mais le public a ses raisons que la rais...
- Vous voulez dire qu’il y a au moins 100 000 cons à Paris pour venir me voir ?
8h15. Eh merde, je vais être à la bourre. Je me lève d’un bon, me prépare mon petit-déj rapidement et sans rien oublier. Mais il avait déjà été préparé.
En regardant les nuances de marron évoluer autour de ma cuillère dans mon bol de chocolat, j’essaie de remettre de l’ordre dans ce que je viens d’entendre.
Cela fait 10 ans que le marché de la musique baisse. Cela fait 10 ans que la loi lutte contre internet et la prolifération sauvage de logiciels non contrôlés. Mais cela baisse toujours. Il n’y a maintenant plus que 3 majors. Parier pour savoir qu’elle est la prochaine qui va couler est le sujet de conversation favori des collègues.
Depuis l’énorme succès des salles de cinéma numériques 3D 10 K à écran sphérique, il y a toujours moins de budgets loisirs pour la musique. On ne doit pas avoir le même type de poche. Celles de ceux qui contrôlent les radios doivent être extensibles à l’infini.
Ces salles de cinéma sont fantastiques, 72 images/seconde, images virtuellement en 10 000 x 10 000 sur 170°. Le remake de Stars Wars 3 a définitivement changé la façon de voir un film ! Il faut les sortir les 10 €/la place, mais quelle claque !
Tout à coup, de la musique explose derrière moi (vous savez l’ampli 7.1, 1000 W par Canal en pic). Je sursaute.
- Désolé chéri, j’ai fait une boulette, dit-elle avec un grand sourire. Hier, mon iWatch a été révoqué. J’ai ressorti un lecteur mp3 publicitaire. La radio m’a donné l’idée d’aller sur les sites de musique de porno, euh... ils appellent ça de la musique sous licence Creative Common. Je viens de trouver les "chaussettes sucrées". Qu’est-ce que tu en penses, c’est pas mal non ?
Cela ne ressemblait à rien de déjà entendu, mais c’était pas mal en effet.
A force de se protéger de leur client comme ma chère et tendre, les vendeurs de musique continuaient à se couler eux-mêmes. Les DRM ou autres "mesures techniques de protection" n’emmerdent que les personnes honnêtes !
- Je file, je suis méga à la bourre...
- Oui, j’ai vu... Moi, je ne passe pas à la fac, je bosse sur ma thèse ici.
- Oula ! Trop d’ondes mathématiques nuisent à la santé, je fuis...
"Tu mangeras quand tu seras compétitif"
Aujourd’hui, je compte bien voir le grand patron. Après tout, c’est lui qui m’a embauché, il doit m’aider !
Vers 10h30, j’arrive à le coincer dans l’ascenseur.
- Bonjour, Frédéric, pourquoi ai-je l’impression que tu me fuis ?
- ... Parce que j’avais peur de cette confrontation.
- Tu ne peux rien pour moi ?
- Tu es ce que l’on appelle une victime du système. A l’époque, seule comptait la valeur de la technique que tu étais capable de sortir. C’était l’époque des ingénieurs. Après la prise du pouvoir par les financiers à la place des industriels, la R&D est devenue un mal nécessaire, puis un coût. On ne bossait plus pour un produit, le client ou le chiffre d’affaire, mais pour la marge et uniquement la marge. La R&D était vue comme un investissement à long terme (parfois plus d'1 an !). Ils ont vite compris le gain que représentait la suppression de la R&D.
- Mais, on meurt dans ce cas, tué par la concurrence.
- Cela dépend. Les plus gros, non. Ils détenaient un énorme portefeuille de brevets qui verrouillent pour 20 ans toutes les bases de leur activité, une éternité ! Ceux déjà en place signaient des accords de licence croisés et interdisent l’entrée aux nouveaux venus. Puis, ils vont produire dans les pays à bas coûts.
- Au moins, les brevets protègent un minimum nos emplois.
- Certes, mais qu’est-ce qui est mieux : faire un millionnaire ou faire vivre une dizaine de boîtes avec les emplois qui vont avec ?
- De toute façon, au bout d’un moment, ces boîtes n’auraient plus de brevets et finiraient donc par mourir !
- Non, ils organisent des soirées avec cocktails, champagnes, petits fours et hôtesses, pour des chercheurs sur les sujets qui les intéressent. Ensuite, leurs avocats déposent des brevets sur les idées qu’ils ont entendues.
- Mais les brevets ne concernent pas tous les domaines.
- En effet, quand ils n’ont pas de moyens pour créer de la rareté là où il n’y en avait pas, ils font beaucoup de lobbying politique pour y remédier, et poussent de nouvelles lois. C’est très facile de faire confondre valeur marchande et valeur tout court. L’air n’a pas encore une grosse valeur marchande pourtant...
- Et pour mon cas...
- Un département juridique est beaucoup plus petit et sans risque par rapport à un département d’ingénierie. Avoir autant d’avocats pour partir à l’assaut des marchés permet une certaine émulation et une créativité débordante. Vous en êtes une démonstration de plus...
- C’est censé me consoler ?
- Cela me rappelle une vieille pub pour l’Afrique qui disait "Tu mangeras quand tu seras compétitif".
- Et le rapport ?
- On pourrait faire une affiche avec "Tu coderas quand tu auras un bon avocat".
- Mais...
La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Mon interlocuteur sortit rapidement.
Son et lumière
Après tout, je peux toujours changer de branche. J’aime bien les sons et lumières, je devrais ouvrir une boîte de nuit.
Le soir, je ne savais toujours que faire pour me sortir de ce guêpier. Sur le trajet, je me passais en boucle une playlist "triste, mais sereine et de qualité" (à 10 cents/la minute) sur mon baladeur WiMax.
Celui-ci bipe. Il n’a presque plus de batterie. La musique tourne toujours. Je remarque sur l’écran une publicité. Elles sont choisies automatiquement en fonction de la playlist.
La pub en question montre une société de service mortuaire et une autre celle de "SOS Suicide".
Cela doit être sympa, barman, comme métier, non ?
FIN ?
Tous les éléments ressemblant à la réalité sont parfaitement voulus.

